Interview Entretien avec Joakim Brodén (Sabaton)

12 Mai 2014
Entretien avec Joakim Brodén (Sabaton)

ENFIN ! Sabaton est de retour avec un nouvel album, attendu comme le héros qu'on espère tous quand tout espoir est perdu, le bien-nommé "Heroes" fait du bien par où il passe ! Il faut dire que Sabaton fait ce qu'il sait faire de mieux, c'est-à-dire du Sabaton pur jus. Peut-être plus accessible que ses prédécesseurs, "Heroes" prône avec fierté une positivité très intéressante, peut-être plus présente que jamais dans l'oeuvre des suédois. Comme toujours, et malgré un changement de line-up conséquent, le groupe manie le Heavy-Metal à sa guise et arrive à transmettre des choses à l'auditeur de manière admirable et efficace. Nous nous devions de discuter avec Joakim, chanteur de la troupe, afin d'élucider les quelques mystères qui entourent ce "Heroes", véritable petite perle qui semble s'imposer comme un des albums de l'année. 

Les deux dernières années ont été assez chargées pour SABATON, beaucoup de points positifs, à commencer par le succès de votre tournée, du dernier album et du live, mais aussi des points négatifs avec un gros changement de line-up. Quel regard portes-tu sur la période qui vient de s'écouler ?

JOAKIM : Comme tu l'as dit, il y a beaucoup de points positifs, et heureusement. Quand nous avons découvert que Rikard, Oskar, et les deux Daniel souhaitaient quitter le navire, ça a évidemment choqué énormément de monde, à commencer par Pär et moi, pour ensuite choquer le management, la maison de disques, et surtout nos fans. Il y avait des membres à l'origine du groupe dans cette salve de départs. C'était difficile, vraiment. Mais après réflexion, je pense que tout cela a aussi apporté son lot de positivité. Ceux qui sont partis ont leur propre groupe (ndlr : Cival War) de hard-rock. C'est clair qu'on ne joue plus dans la même catégorie, ce qu'ils font en deux ans niveau tournée, on le fait en deux mois. Je pense que leur départ et l'arrivée des nouveaux a vraiment fait du bien à SABATON, il y a beaucoup plus de joie et de bonne humeur au sein de cette nouvelle équipe que nous formons, ce qui bien sûr ne peut que nous permettre de rester positifs et énergiques. Nous vieillissons et cette bonne ambiance nous permet de ne pas le remarquer (rires).

Qui dit nouvelle équipe, dit peut-être nouvelle façon de travailler, de composer ?

Pas tant que ça figure-toi ! Je reste le compositeur principal du groupe au niveau de la musique et des paroles. Les autres n'écrivent pas tant que ça. La seule nouveauté, c'est peut-être l'implication de Thobbe au niveau de la composition d'un titre, mais ça s'arrête la. C'est la même formule, et même le même studio, on ne change pas un studio qui gagne (rires) ! 

Les textes de « Carolus Rex » traitaient de l'armée suédoise durant le seizième siècle, « Heroes » quant à lui traite des conflits du vingtième siècle, et plus particulièrement des héros que l'Histoire a retenu. Pourquoi ce choix ? 

Pour que tu comprennes, il faut que nous opérions un petit retour dans le passé, en 2009 plus exactement quand nous écrivions les textes de l'album « Coat Of Arms ». La chanson « White Death » parlait du tireur d'élite finlandais Simo Häyhä. Ecrire sur une personne en particulier est une expérience très intéressante par de nombreux points. Nous restons dans le cadre de l'histoire, et il est plus facile de prendre des décisions quant à ce que nous allons raconter car nous risquons moins de sombrer dans les approximations. Tu parles d'une personne et de ses actes, et pas d'un conflit tout entier, ça simplifie donc un peu les choses. Choisir la période du vingtième siècle nous permet également de nous rapprocher un peu plus de notre époque, et donc de comprendre un peu mieux les enjeux et l'état d'esprit global du monde à cette période. C'est beaucoup plus compliqué de s'imprégner totalement de l'état d'esprit du seizième siècle que du vingtième, et encore une fois, nous ne sommes pas à l'abri des approximations. Mais de manière générale, ce choix de thème s'est surtout fait par rapport à l'envie qui m'animait au moment où il a fallu sortir le stylo et écrire des paroles pour l'album.

La chanson « Inmate 4859 » raconte l'histoire de Witold Pilecki, un polonais qui s'était infiltré à Auschwitz, se faisant passer pour un prisonnier, afin de dévoiler les horreurs qui s'y déroulaient.

C'est une histoire absolument fantastique ! Ce qu'il a fait est tout bonnement courageux et plein d'humanité. De plus, l'histoire en elle-même est vraiment épique et je suis encore étonné qu'Hollywood n'en ait pas encore fait un film (rires). « Inmate 4859 » doit être la seule piste de l'album qui dégage une certaine émotion et qui ne possède pas forcément de refrain véritablement anthémique et positif à la fois. Il faut dire que c'est une triste histoire, et donc forcément, tu ne peux pas vraiment placer quelque chose de positif et chanter de manière positive, il faut rester logique. Je crois que jamais je n'aurais pensé à intégrer ce récit à l'album sans les relances constantes de nos fans polonais, je recevais souvent des mails avec des liens internets de leur part, avec des messages du style : « Vous devriez vraiment parler de cette histoire dans une chanson ! » Une fois, un fan m'a carrément offert un livre qui traitait de l'aventure de Witold. Donc finalement, je m'y suis collé, et avec plaisir.

Je me demandais également si le titre « Soldier Of Three Armies » traitait du parcours de Lauri Törni, soldat ayant officié à la fois dans l'armée finlandaise, puis allemande, avant de finir dans l'armée américaine ?

C'est exactement ça ! Tu es plutôt doué en histoire toi non (rires) ? En effet, la chanson parle de la fantastique aventure de Lauri (ndlr : here we go). Le sujet de l'album comme nous le disions, c'est les héros. Pourtant, à mes yeux, Lauri n'aura vraiment été un « héros » que lorsqu'il serviait pour son pays, pour la Finlande, sa patrie. J'ai quand même tenu à ce que la chanson retrace vraiment son parcours, et donc, de son passage dans ces trois différentes armées, de la Finlande au Vietnam, qui reste assez impressionnant, avec des médailles à son actif dans chacun des camps qu'il a servi ! Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de personnes qui aient pu se vanter d'avoir réalisé un tel exploit durant une carrière militaire. Malheureusement, ça finira quand même assez mal pour lui (ndlr : crash d'hélicoptère, son corps ne sera retrouvé et identifié très longtemps après).

Je trouve ce nouvel album un poil plus positif. Certes, la musique de SABATON a toujours su proposer des refrains vraiment anthémiques et engageants, mais là je trouve que vous passez un cap, doit-t-on mettre ça sur le compte du thème « Héros » ?

Je pense qu'il y a un peu de ça oui, surtout quand tu penses à la chanson « Smoking Snakes », son titre de travail était « Heroes », comme le nom de l'album.

C'est bien que tu dises ça, car j'allais ne pas tarder à te dire que je trouvais que c'était la chanson la plus représentative de l'album. Rien que pour les paroles.

(il ricane) Oui ! C'est probablement le titre le plus positif et anthémique de l'album avec « To Hell And Back ». Je l'aime énormément, et comme tu l'as dit, c'est un morceau vraiment à l'image de « Heroes ». D'ailleurs, avant que tu ne me coupes une seconde fois pour me demander pourquoi la chanson fut renommée « Smoking Snakes » c'est tout simplement car je ne souhaitais pas qu'un titre porte le même nom que l'album (ndlr : on suppose que Joakim souhaite que chaque chanson soit entièrement dédiée à une personne et ne généralise pas l'idée du héros), c'est donc resté un titre de travail. Ah, et, juste avant qu'on ne passe à une autre question, je tenais à souligner quand même qu'un titre comme « Smoking Snakes » ou comme « To Hell And Back » n'est pas non plus l'exemple type de ce qu'est le groupe sur cet album. Il y a aussi des pépites bien plus profondes comme « Inmate 4859 » qui n'est pas si chaleureuse que ça compte-tenu du thème. Mais oui, tu as raison, de manière générale, « Heroes » est un album rempli de chaleur, assez festif et à dominante positive, mais ne négligeons pas les quelques moments plus intenses d'un point de vue émotionnel.

Tu sais, plus j'écoute l'album plus j'ai l'impression que vous avez tenté quelque chose d'assez intéressant. De mon point de vue, les instruments n'occupent pas forcément le même rôle que par le passé. Par exemple ta voix sert énormément à asseoir la puissance des guitares, on te sent un peu plus en cohésion avec ce qu'il se passe autour. Les choeurs demeurent puissants, mais j'ai vraiment l'impression que la part belle est faite à la musique. Je me trompe ?

Je pense que c'est quelque chose qui est venu de manière très naturelle, ce sentiment d'unité dont tu parles est peut-être arrivé avec les nouveaux guitaristes. Ce n'est pas quelque chose que nous recherchions particulièrement. Dans l'idée, je crois que nous pouvons même aller jusqu'à dire que c'est un album bien plus « old-school » qu'il n'y paraît. De nos jours, le son est parfois bien trop polissé, et c'est quelque chose que je ne voulais pas pour « Heroes », il faut savoir peaufiner le son sans en faire des caisses ! Pourtant, j'avoue que quand tu es derrière ton matériel, à trouver milles et un moyens de rendre ton travail encore plus agréable à l'oreille, il y a des moments où tu n'arrives plus vraiment à t'arrêter (rires). Mais pour « Heroes », ça a été différent, je crois qu'on a eu le réglage de son le plus court au monde.

Comment ça ?

Alors qu'on se préparait à enregistrer ce qui devait être une « démo », on réglait les guitares à la va-vite, on se disait qu'on peaufinerait le tout plus tard. On ne se prenait pas la tête. On enregistrait, puis on se rendait compte à l'écoute du résultat « final » que ça sonnait juste super bien. Dans ce cas-là, il n'y avait pas vraiment d'intérêt à peaufiner, on risquait de perdre la « chaleur » du morceau et de nuire à cette certaine spontanéité qu'on avait su trouver une fois en studio.

J'ai beau écouter les paroles de la chanson « To Hell And Back », j'ai du mal à comprendre à quel « héros » de guerre vous faites référence.

Oh ! Il s'agit d'Audie Murphy, un soldat américain qui a combattu durant la Seconde Guerre Mondiale. Après son retour de la guerre, il a écrit un livre qu'il a intitulé « To Hell And Back » avant de devenir une star de cinéma, enfin... une star de westerns hollywoodiens très « ringards », si tu me permets le terme. Ça collait parfaitement, il y a une ambiance un peu typée Ennio Morricone dans cette chanson, c'est un mélange avec le heavy-metal ! Les mecs du groupe m'ont dit que j'étais malade de faire ça, mais j'ai toujours rêvé de faire ça moi, et l'opportunité était parfaite, car le mec était un acteur de western. C'est une chanson très « feelgood » dans l'âme, je l'aime beaucoup.

Même si le visage général des chansons de cet album se veut très positif, les thèmes abordés ne le sont pas forcément. La guerre en elle-même est une chose négative. N'as tu jamais ressenti l'envie de faire quelque chose de totalement positif ? De la musique aux paroles ?

Tu sais, je crois que nous avons la chance d'évoluer dans un style musical qui permet de proposer une très large palette de « ressentis » aux personnes qui nous écoutent. Le Heavy Metal permet d'exprimer tellement de choses ! La fierté, la tristesse, le bonheur, la colère, la haine, le sentiment d'agression, la dépression : tu peux absolument tout te permettre, du moment que c'est bien fait. Est-ce que ce serait vraiment intéressant de se concentrer sur quelque chose de 100% positif ? Peut-être ! Mais dans l'immédiat, je ne sais pas si ce serait judicieux, et si finalement ce genre de direction ne finisse pas par nous « brider » artistiquement parlant. Le Heavy offre tellement de matière qu'il serait, je pense, dommage de ne pas l'exploiter au maximum. Les thèmes que je citais toute-à-l'heure, ils ne sont pas tous positifs, mais ils sont tous liés de près ou de loin à la guerre.  Ce n'est pas un sujet totalement positif c'est sûr (rires) ! Mais, il y a quand même du positif à tirer de cet espoir que les gens cultivaient à cette époque, cet espoir de voir la guerre s'arrêter.

Que penses-tu du révisionnisme ?

Tous les jours, ou quasiment, tu peux voir que ce soit sur internet, dans des revues, ou même à la télévision, des gens qui te présentent des faits historiques qu'on croyait avérés sous une nouvelle perspective, qui amène son lot de questions. Par moment, les personnes se contentent d'amener des « Et si ? » mais d'autres vont te présenter un événement historique sous une perspective différente, avec des preuves de ce qu'ils avancent, et vont supposer pour conclure que ce qu'on croyait avéré ne l'est pas forcément. Mais est-ce vraiment ça le plus important ? Je veux dire, il y a tellement de faits historiques qui n'ont jamais été racontés, qui dorment dans les « archives », ne serait-t-il pas plus intéressant de tout révéler ? Car je pense que ce n'est qu'après l'acquisition de toutes les données que tu peux te permettre de faire un véritable travail d'investigation. Et puis, de toute manière, il faut quand même être foutrement dingue et crétin pour déclarer qu'un événement comme Auschwitz n'a jamais eu lieu ! Ou bien que l'être humain n'a jamais posé le pied sur la lune ! Au bout d'un moment, je crois qu'il faut savoir se raisonner et savoir poser le regard sur des faits qui pourraient gagner à être de nouveau étudiés. Beaucoup de personnes ne jurent que par la conspiration, et c'est dommage.

Tu penses que les talents de l'être humain pourraient être mieux employés donc ?

Totalement ! Il y a des histoires fantastiques qui n'existent même pas officiellement ! Pourquoi ne pas creuser et faire des recherches pour arriver à leur donner une consistance officielle ? Ce serait quand même plus intéressant que d'essayer de prouver à qui veut bien t'écouter que l'être humain n'a jamais marché sur la lune. Je ne dis pas que c'est forcément une mauvaise chose. Mais moi, je ne comprends pas. L'être humain a un comportement très égoïste et ne cherche pas à creuser le passé, son passé. Il est plus occupé à donner de sa personne dans la course à l'armement, qui probablement, le mènera à son inéluctable fin. Einstein disait qu'il ne savait pas de quoi serait faite la troisième guerre mondiale si il devait en avoir une, mais qu'il savait pertinnemment de quoi serait faite la quatrième si la troisième devait arriver : l'humain se battrait avec des pierres et des bâtons. C'est très représentatif de l'état d'esprit de l'homme je trouve.

Revenons à des choses plus joyeuses alors ! Peut-t-on espérer vous voir sortir un nouveau DVD live ?

J'aimerais beaucoup ! On a un nouvel album à défendre sur scène, qui mérite vraiment d'avoir un témoignage live. Donc, si nous pouvons réitérer l'expérience du DVD live, je signe tout de suite ! Cependant, j'aimerais que nous réalisions quelque chose d'assez différent de « Swedish Empire ». Ça n'a aucun sens sinon. Ce live avait pour lui l'énorme foule du Woodstock Festival où nous avons capté ce film. Sérieux, il y avait tellement de monde que je n'arrivais pas à discerner où se trouvait la dernière rangée de la foule ! C'était un peu le point fort de ce DVD, c'était grand ! Il y avait un côté épique ! Cette fois, il faudrait une set-list vraiment différente, ce qui sera probablement le cas sachant que nous avons en projet de ramener de vieilles chansons sur scène avec nous. Histoire de surprendre nos fans un peu ! Le plan est d'ailleurs de leur proposer une set-list avec au moins une chanson issue de chacuns de nos albums.

C'est plutôt prometteur !

N'est-ce pas ?! (rires)

2349 vuesPar Jimmy Jetsam

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Sabaton est un groupe Suédois de Heavy/Power Metal

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